Ma bibliothèque virtuelle, balades et quelques carnets de voyage
« Tout à coup, cet autre éblouissement à rendre aphone : comment se peut-il que ce qui vient de me bouleverser à ce point n’ait en rien modifié l’ordre du monde ? Est-il possible que notre siècle ait été ce qu’l fut après que Dostoïevski eut écrit Les Possédés ? D’où viennent Pol Pot et les autres quand on a imaginé le personnage de PiotreVerkhovensky ? Et l’épouvante des camps, si Tchekhov a écrit Sakhaline ? Qui s’est éclairé à la blanche lumière de Kafka où nos pires évidences se découpaient comme plaques de zinc ? Et, alors même que se déroulait l’horreur, qui a entendu Walter Benjamin ? Et comment se fait-il quand tout fut accompli, que la terre entière n’ait pas lu L’Espèce humaine de Robert Antelme, ne serait-ce que pour libérer le Christ de Carlo Levi, définitivement arrêté à Eboli ?
Que des livres puissent à ce point bouleverser notre conscience et laisser le monde aller au pire, voilà de quoi rester muet.
Silence donc…
Sauf, bien entendu, pour les phraseurs du pouvoir culturel.
Ah ! ces propos de salon où, personne n’ayant rien à dire à personne, la lecture passe au rang des sujets de conversation possibles. Le roman ravalé à une stratégie de communication ! tant de hurlements silencieux, tant de gratuité obstinée pour que ce crétin aille draguer cette pimbêche : « Comment, vous n’avez pas lu le Voyage au bout de la nuit ? »
On tue pour moins que ça. »
Daniel Pennac (Comme un roman)
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Chiffonnette